Croquis d'une personne paraissant porter une faluche.

Paul Gavarni, 1846

Comment mieux exprimer Paul Gavarni, qu'en utilisant les mots d'un de ses contemporains? 

Nous cédons la place à Théophile Gauthier.

« Les étudiants de Paris, c’est-à-dire, les Élèves de l’École de Droit et de Médecine, sans présenter un cachet d’originalité aussi fortement prononcé que les étudiants d’Heidelberg et d’Iéna, sans se séparer des Philistins ou bourgeois par les nuances aussi tranchantes, ont pourtant un type très-marqué, une physionomie toute particulière.

Ils ne mettent pas à leurs folies de jeunesse la solennelle extravagance, le désordre traditionnel et dogmatique des étudiants allemands ; ils n’ont pas de statuts sur la manière précise de faire du vacarme ; mais pour être plus abandonnés à la fantaisie individuelle, ce n’en sont pas moins des tapageurs remplis de moyens, et chez qui l’inspiration du moment remplace heureusement la science.

Maintenant, surtout en France, toute distinction de costume tend à s’effacer ; et pourtant, parmi les jeunes gens, l’étudiant est reconnaissable au premier coup d’œil, non qu’il ait la redingote de velours noir à brandebourg, le pantalon gris collant, les bottes à cœur, les cheveux à la Sand, la blague à tabac et la casquette bigarrée aux armes de Prusse ou de Bavière des Burschen d’outre-Rhin ; mais la redingote bourgeoise, le pantalon ordinaire prennent sur lui une tournure toute caractéristique : les parements sont plus renversés, la taille plus fine, le pantalon, où les mains s’enfoncent dans de vastes poches, affecte une ampleur à la Mameluk ou à la Cosaque ; les gilets sont taillés sur le patron de celui que portait feu M. de Robespierre, le jour de la fête suprême : cette coupe a pour but de vexer le gouvernement ; car l’étudiant est de l’opposition comme toute âme honnête et qui ne connaît pas la vie.

Les étudiants habitent le quartier latin ; on entend par là, la rue Saint-Jacques et les rues et places adjacentes, à peu près les mêmes endroits où se logeaient au moyen âge les nations de l’université. Ils demeurent dans des garnis qui mériteraient plutôt le nom contraire, et qui ont besoin, pour se justifier, du vers de Béranger :  

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans ! 

 

Car le budget de l’étudiant est assez minime, il varie de douze à quinze cents francs par an. Les Matadores,  les Crésus, ont deux mille francs : ce chiffre modique est adopté par les parents même aisés, dans le but d’empêcher leurs fils de se corrompre avec des filles d’Opéra (style Louis XV), et de les réduire autant que possible à la société du code et des cadavres de l’amphithéâtre ! Mais vous sentez bien que des jeunes gens, dont le plus âgé n’a pas vingt-cinq ans, ne peuvent se contenter pour tout amusement de regarder les tranches multicolores du vénérable bouquin qui renferme nos lois, ou les mille ramifications d’une veine ou d’un nerf mis à nu par le scalpel d’un savant préparateur. Le code civil et l’anatomie manquent essentiellement de gaieté, aussi les étudiants cherchent-ils d’autres moyens de récréation.

Le quartier latin est peuplé d’une foule de grisettes d’un genre particulier et qu’on nomme les étudiantes, bien qu’aucun observateur n’ait pu encore déterminer le genre de science qu’elles cultivent. – Ce sont, la plupart du temps, de bonnes filles, capables souvent de fantaisies tendres, d’amour quelquefois, qui travaillent peu, dansent beaucoup, se nourrissent d’échaudés et s’abreuvent de bière. Leur morale est celle du chantre de Lisette. – C’est à la Grande Chaumière, à l’Élysée des Dames ou autres lieux plus ou moins champêtres que les rencontres ont lieu.

La connaissance est bientôt faite : la jeunesse est confiante. Une contre-danse sert d’entrée en matière à ces amours que les vaudevillistes prétendent avoir vécu longtemps lorsqu’ils ont duré toute une semaine ! Les déclarations ont pour accompagnement cette pantomime que le père Lahire a tant de peine à contenir majestueux, et qui semble avoir été inventée pour le désespoir des sergents de ville, car l’étudiant est passé maître dans la cachucha française ! il en sait tous les secrets, toutes les finesses. Chaque jour, ou plutôt chaque soi, il invente de nouvelles figures qui nécessitent de nouvelles appellations et enrichissent le vocabulaire d’une foule d’expressions que n’avait pas prévues le dictionnaire de l’Académie ; les verbes chalouper, bahuter et leurs dérivatifs appartiennent à cette catégorie.

Comme Gavarni a saisi admirablement le chic de l’étudiant ! comme ce sont bien là les allures, le léger dandinement, le chapeau posé d’un air crâne sur le coin de l’oreille, l’œillet à la boutonnière, la moustache en croc du carabin ou du droitier de troisième année ! Et l’étudiante ! Comme il connaît à fond les bibis aux passes imperceptibles, les petits bonnets, les tartans et les châles de soie, les fins brodequins aile de hanneton, les robes de foulard, les tabliers découpés à dent de loup ; toute la toilette leste et pimpante de la grisette matinale ! Avec quelle malice il dessine devant la porte d’une chambrette, à côté d’une grosse paire de bottes, deux jolis cothurnes au coup-de-pied cambré, à la semelle étroite ! 

Il n’ignore rien des joies, des plaisirs, des peines et aussi des misères de l’étudiant ; il le suit à la Chaumière, dans le cabinet particulier, au bal masqué, et ne l’abandonne pas même au seuil du mont-de-piété ! car l’étudiant, lorsque le quartier de la pension est mangé d’avance et que les aïeux deviennent rebelles à l’extraction de la carotte, va quelquefois chez ma tante, le seul parent qui ne lui fasse jamais de sermons à la jeunesse et lui donne toujours de l’argent ; il s’assied à table à côté de lui chez Flicoteaux, et le regarde déchirer d’un air mélancolique un bifteck hasardeux, entouré de peu de pommes de terre ; il écrit sa physionomie et ses mots avec une légèreté de crayon et une finesse de plume incroyables.

Mais qu’avons-nous besoin de dire tout cela ? Laissons parler ces charmantes gravures où Gavarni a chanté ce vif et brillant poëme de la jeunesse, cette Bohème composée de braves cœurs et de folles têtes, où tout le monde est dupe, où personne n’est fripon ; où la pauvreté n’est que l’assaisonnement du plaisir ; car à travers toute cette dissipation apparente, l’étude n’est pas négligée, et l’Espérance, cette compagne de la jeunesse, ouvre ses ailes d’or dans l’azur du lointain. 

Ces jeunes fous qui dansent, fument et font l’amour, c’est tout bonnement l’avenir de la France. »


Préface aux Etudiants de Paris par Théophile Gauthier, 1846