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Journaliste ou publiciste, visite dans le positionnement des médias concernant le bizutage

Les faits

Tout commence par une demande de contact sur la page Facebook dédiée au Musée des Rites Etudiants et du Bizutage ce 07 février 2022. 

Une mise en contact à la fois courtoise dans la forme, et obscène par le fond, nous demandant de mettre en contact une agence de communication et des victimes de bizutage. 

Comme l’évoque Marc-François Bernier : « L’hybridation des genres existe de plus en plus dans le champ journalistique : reportages considérés complaisants qui s’apparentent à la fonction publicitaire des médias, empiétement du spectacle et du ludique prétendant faire mieux connaître la réalité que le reportage traditionnel, volonté chez plusieurs communicateurs d’être à la fois ou successivement journaliste, rédacteur de textes divers, scénariste, consultant en communication ou participant aux émissions de variété» (Bernier, 2003) L’auteur ajoute que « La situation économique n’est pas étrangère à ce phénomène. » 

Le fait d’être un employé, ou sous une forme d’autorité directive quelconque (free-lance, pigiste, …), est un lien de subordination. Dès lors que la pratique orthodoxe de la charte professionnelle des journalistes français est bafouée, même de peu, la profession tend à se transformer en celle de publiciste. Or, ce document évoque clairement que le journaliste : « n'accepte que des missions compatibles avec la dignité professionnelle», et « tient la calomnie, les accusations sans preuves, l'altération des documents, la déformation des faits, le mensonge, pour les plus graves fautes professionnelles ». (Collective, 1918)  

Lorsque l’on se retrouve pris entre l’obligation de payer un loyer et sa nourriture en accédant aux désirs d’un supérieur, ou se montrer intègre et ne plus être sollicité, le choix se fait vite. La valeur de l’information donnée ne peut plus être considérée comme éclairée et fiable. Comme nous allons le voir, c’est dans ce sens que se produit le glissement, dans la requête reçue.

Par la réception de ce message privé, l’annonce se montre directe, brutale, et dirigée vers une seule option .

Analyse

Une chargée de casting de cette grosse entreprise de production télévisuelle française recherche, pour un tournage d’une émission d’après-midi durant la dernière quinzaine de février 2022, rien moins que « des victimes de bizutage pour venir témoigner sur le plateau ou la famille d’une victime qui aurait malheureusement perdu la vie lors d’un bizutage. » (sic)

Le but avoué de cette requête ne laisse aucun doute quant à la teneur de cette émission : « nous souhaitons aborder le sujet pour faire de la prévention autour de ces pratiques dangereuses parfois même fatales. » (sic)

Selon cette personne issue d’une école de journalisme, la pratique est donc systématiquement dangereuse, l’issue pouvant être « parfois même fatale ».

Notre réponse

En raisonnement scientifique, cette affirmation se nomme un biais. Un journaliste diplômé doit y être sensibilisé par sa formation, et n’a donc pas l’excuse de l’ignorance. Dès lors, peut-on sereinement évoquer que cette émission soit réellement informative ? Que la prévention en soit le sujet ? Seule l’émission pourra nous en informer. 

Sous le couvert du musée, et fidèle à son idéal, nous avons proposé par retour de courrier quelques pistes de réflexion. 

Déjà par la mention qu’une recherche exclusive de victimes semble propice à jeter un voile infâmant sur les personnes ayant vécu, et perpétré ces rituels étudiants.

En proposant de reporter la recherche sur l’abandon des étudiants par les responsables universitaires au sein des bizutages, ce qui entraîne un laisser-aller que les plus jeunes écoles ne maîtrisent pas toujours. Nous l’informons aussi qu’à l’origine, c’était le recteur lui-même qui veillait au bon déroulement des rites.

D’évoquer aussi les besoins rituels en termes de souillure, de boissons alcoolisées, de pratiques sportives un peu rudes, de travestissement, d’autorité abusive, pratiqués dans un esprit d’inversion. Cet état d’esprit prouve que la seule volonté est celle de s’amuser, et que seul l’amusement guide le rituel car l’efficience du rite n’en sera pas moins valide et nul n’a à s’en soucier.

Fut produit aussi le fait que le bizutage, quoiqu’ interdit en France, ne peut être retenu dans la majorité des affaires, et les condamnations ont toujours porté sur d’autres pratiques, comme  nous l’avons perçu dans le jugement de 2021 concernant le décès à Saint-Cyr Coëtquidan, pour laquelle cette charge ne fut pas retenue.

Nous avons donc invité l’émission à revoir sa copie en prenant en compte l’ensemble de ces aspects. 

 

Mise en perspective déontologique

Alors en soit, il n’existe pas d’interdiction pour un journaliste à être accessoirement publiciste. La différence tient à peu de choses, le publiciste assume le lien de subordination à son entreprise, à ses clients, et travaille selon leurs besoins et non dans un but informatif. Le réel problème étant le positionnement de la personne. Etre chroniqueur peut tenir autant de la forme du journalisme que de celle du publiciste. Et rien ne nous informe dans les faits si un reportage, ou une émission sera produite selon un principe informatif ou de propagande.

« Les journalistes sont autorisés à mener des activités au service de tiers dans la mesure où celles-ci ne portent pas atteinte à leur indépendance. Les critères de l’atteinte à l’indépendance tiennent à la nature de l’activité, à son caractère ponctuel ou non ou, à sa durée, au type de rémunération et à l’autonomie d’expression des journalistes. » Ces activités au service de tiers peuvent être l’animation de débats, la rédaction d’un document, une séance de formation… Elles ne peuvent pas rendre les journalistes dépendants de ces tiers, qui peuvent aussi être des sources d’information ». (AJP, 2012)

Emmanuel Derieux plaçait déjà des réserves en conclusion de son article en 1996 :

« L’instauration d’une déontologie du journalisme se heurte, en France, à d’importantes réticences et difficultés. La preuve en est que, en dépit de ses avantages ou intérêts indéniables, cela n’a toujours pas pu véritablement être fait. Mais les principaux obstacles à la déontologie en sont peut-être aussi les raisons et justifications essentielles. Expression du sens des responsabilités et du souci de qualité et du service rendu au public, la déontologie est la condition et la garantie de la liberté. Au moins autant que les technologies nouvelles, la déontologie constitue, pour le journalisme, un véritable défi pour l’avenir. » (Derieux, 1996)

Le journaliste, selon la charte professionnelle, « - tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières ; - ne confond pas son rôle avec celui du policier. » (Collective, 1918) Pour autant, il y a fort à parier que lorsque les organes de presse sont liés à des Etats, les liens de subordination doivent y être plus poussés encore. La ministre française de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal ayant publié au début de son mandat, un fascicule condamnant les bizutages, également dans un esprit de prévention, n’y donnera toutefois aucun renseignement utile pour comprendre ce qu’est cette pratique. En effet, depuis sa mise en place, une confusion savamment entretenue entre le bizutage, les violences et harcèlements scolaires, empêche la justice de condamner de facto pour bizutage. 

Nous nous efforcerons, au fil de nos explorations, de donner du sens à cette pratique au musée. 

Références

AJP. (2012, 03). Les carnets de la déontologie Les journalistes et leurs sources Guide des bonnes pratiques. (A. d. professionnels, Éd., & A.-C. Editeur responsable : André Linard, Compilateur) Bruxelles, Bruxelles, Belgique. Consulté le 02 11, 2022, sur http://www.ajp.be/telechargements/deontologie/guide_des_bonnes_pratiques_CDJ_AJP.pdf

Bernier, M.-F. (2003). L’éthique et la déontologie comme éléments de la légitimité du journalisme. Consulté le 2022, sur https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000643/document

Collective. (1918). Charte Professionnelle des Journalistes Français. Récupéré sur https://www.journalisme.com/images/stories/pdf/charte_1918.pdf

Derieux, E. (1996, 01). Déontologie du journalisme. Legicom , 11. doi:10.3917/legi.011.0021